L'adieu de Léo Taxil

 

 

En fouillant dans le bureau de Léo, j'ai trouvé un bout de papier chiffonné puis replié en 4, comme si Léo l'avait jeté et ensuite, changeant d'idée, l'avait rangé dans un tiroir, pour en user plus tard.

Je vous le livre avec beaucoup de scrupules.

 

Diana Vaughan ma photo

 

 

Je sais qu'un jour je partirai loin de mes frères, leurs obédiences, leurs loges et leurs cérémonies nocturnes.

J'ai longtemps rêvé, croyant que la maçonnerie était amour, tolérance, liberté et intelligence.

Mais peu à peu, mon rêve s'est effrité et mon ennui de la maçonnerie, de ses pompes et de ses oeuvres, s'est accru d'un mépris monotone et sourd devant les facéties de certains souverains grands pontifes de l'ignorance et de certains grands kadoschs de l'autosatisfaction enrubannée.

A une époque où il ne faut même plus être anarchiste pour chanter le temps des cerises, je me suis peu à peu lassé des mots creux articulés par certains usurpateurs de l'ésotérisme qui pontifient au haut d'une hiérarchie inutile et stérile et n'ont d'autre secret à préserver que celui de leur imbécillité et d'autre perfection à faire reconnaître que celle de leur insignifiance.

Lorsque des autorités maçonniques, dites régulières, ont voulu imposer leur dogmatisme, il fallait le dénoncer car la maçonnerie n'est pas une Eglise. Lorsqu'une obédience a tenté de limiter la liberté de ses membres en leur interdisant de rencontrer leurs frères d'autres obédiences, il fallait aussi le dénoncer car la maçonnerie n'est pas un goulag. Lorsque la philanthropie se confond avec une assurance mutuelle et que certaines loges comptabilisent leurs millions, pendant que des gens crèvent de faim, chez nous ou ailleurs, cela aussi, il fallait le dénoncer car cette philanthropie n'est plus qu'un simulacre scandaleux.

La Maçonnerie doit être un lieu d'intelligence et de tolérance. Trop souvent, et par la faute de quelques-uns, elle ne l'est plus.

Mes critiques ont déplu à quelques nains intellectuels et c'est fort bien ainsi.

La fraternité et le fameux "secret maçonnique" justifiaient-ils que je me taise comme beaucoup d'autres frères, laissant le monopole de la parole à quelques irresponsables en sautoirs dorés ? La fraternité justifiait-elle qu'on laisse agir impunément ceux qui ont pris la direction de la maçonnerie en assurant leur petit pouvoir personnel par la division de l'institution.

Je crois que non et la métaphore m'a heureusement permis d'exprimer mes critiques sans enfreindre la dizaine de serments que l'on me fit prêter.

Je sais qu'un jour je quitterai la maçonnerie, ses obédiences, ses pompes et les oeuvres qu'elle n'a pas. Ce jour là, les martinets aux longues ailes ne passeront plus en grinçant au dessus de ma tête et je pourrai enfin entendre le chant du vent.

Demain...

Léo Taxil

 

© Léo Taxil & cie, 10/25/2001